Fabriquer le consentement à mourir

“Jamais l'aide à mourir ne pourra être proposée, suggérée, encouragée. C'est un choix intime et réitéré, que seule la personne malade, dans son for intérieur, peut formuler.”
Catherine Vautrin, le 12/05/25, lors des débats parlementaires sur la fin de vie.

Pourquoi c’est faux ?

La société, par ses productions culturelles, travaille sans cesse les vœux de mort de ses membres. Catherine Vautrin l’a reconnu à son corps défendant.

Tentative d’interprétation

Parce que la société lui aura inoculé l’envie de mourir avant de lui en fournir le moyen, on pourra parler d’un patient victime. Les objets culturels qui normalisent le désir de faire “dans son for intérieur” ce “choix intime” sont nombreuses.

Le suicide du héros des Souffrances du jeune Werther de Goethe (1774), déclencha parait-il une vague de suicides. On observa cet "effet Werther" en 1982 lorsque le suicide d’un ado sur une voie ferrée fut montré dans une série, ce mode de suicide augmenta de 175% chez les jeunes.

Et puis il y a eu Ich Klage An (1941). Johann Chapoutot, historien du nazisme se rappelle l'impression que le film lui a faite : « J'ai un souvenir très net du malaise qui m'habitait après l'avoir visionné : il se révèle redoutablement efficace et convaincant.» Dans ce film, la jeune Hanna développe une sclérose en plaques. Elle déclare alors à son mari médecin qu'elle ne veut pas « devenir aveugle, sourde et idiote, n'être plus qu'un morceau de chair ». Lors d'une crise d'étouffement il lui administre une dose d'arsenic et elle meurt dans ses bras.

Contrairement à ce que raconte Olivier Falorni (pourtant prof d'histoire) le terme euthanasie n'a pas été souillé par les nazis ; eux aussi lui préféraient des euphémismes, comme "mort sur demande" dans le film.

Voilà la fabrique du consentement à s'auto-éliminer pour les "improductifs", les "vies qui ne valent pas la peine d'être vécues".

Eh oui Mme Vautrin, l'euthanasie a déjà été "proposée, suggérée, ou encouragée" : Mar Adentro (2004), Million Dollar Baby (2004), Amour (2012), Avant toi (2016), Le Prochain voyage (2023)… Le fil rouge de ces films : à une vie qui méritait d'être vécue succède une vie filmée comme ne le méritant plus. Le consentement à mourir n'est pas imperméable à la culture qui le façonne. Il ne l'est pas non plus aux lois qui l'encadrent.

Si l'euthanasie devait être légalisée, nombre de personnes âgées ou handicapées y seraient éligibles et perdraient de facto la protection légale contre le suicide dont disposeraient toujours les autres citoyens. Le Code Pénal réprime la promotion du suicide, interdit l'empoisonnement (même pour des motifs compassionnels) réprime la non-assistance à personne en danger. Dispositions utiles dans un pays qui compte 200 000 tentatives de suicide par an. Pour l'instant ce filet de sécurité pénal rassure tout le monde.

Demain, il pourrait s'effilocher pour les majeurs lucides présentant "une souffrance physique ou psychologique insupportable", du fait d'une "affection grave et incurable", qui "engage [leur] pronostic vital en phase avancée ou terminale", selon la proposition de loi.

En 2023, les Petits Frères des Pauvres donnaient la parole à des personnes âgées comme Victoire, 91 ans : "En fait je me sens trop seule, j'aimerais mieux en finir". Comme 530 000 personnes âgées (ayant souvent des pathologies incurables), elle est en situation de mort sociale. Mais pour les partisans de l'euthanasie éthique, pas de souci. "Ma mort, mon choix" : à condition d'avoir une maladie avancée, son vœu de mort devrait être satisfait.

Bien sûr, il doit y avoir une poignée de patients autonomes financièrement, bien entourés et soignés qui, dans des oasis médicales, pourraient demander l'euthanasie d'un consentement "libre et éclairé". Mais combien faudrait-il accepter pour cela de "victimes" collatérales ? Ces personnes pauvres, âgées, invalides, esseulées dans un désert médical, qui "consentiraient" à l'euthanasie, faute d'avoir eu un autre choix… Personne ne peut dire précisément combien il y aurait de "victimes". On ne peut pas dire non plus qu'il n'y en aurait pas.

Le risque du mésusage utilitariste, validiste, âgiste de l'euthanasie est exactement ce qui doit nous la faire refuser. Entre valide et invalide, entre jeune et vieux, productif et improductif, c'est la dépénalisation de l'euthanasie qui oppresse et sa répression qui apaise.