Pourquoi le suicide assisté « éthique » n’existe pas ?

Raison numéro 3452.

Dans le projet de loi Falorni, un rempart supposé réside dans le fait qu’« une souffrance psychologique seule ne peut en aucun cas permettre de bénéficier de l’aide à mourir. » (Art 4, al. 8). Que vaut cette clause restrictive en pratique ?
texte du projet de loi

En Espagne, l’euthanasie est autorisée depuis 2021, à condition de souffrir dans son corps et non uniquement dans sa tête, exactement comme dans le projet de loi Falorni sur le suicide assisté.
En juillet 2023, une femme dépressive mais sans pathologie somatique se voit ainsi refuser l’euthanasie par les médecins, décision confirmée après un procès par la justice régionale de Cantabrie, en Espagne.
source

À l’inverse, après une tentative de suicide en 2022, Noélia, une Espagnole de 24 ans, devient tétraplégique. En 2024, suite à sa demande, la commission de garantie et d’évaluation de Catalogne lui accorde l’euthanasie au motif qu’elle est dans « une situation clinique irrécupérable », considérant que son invalidité somatique lui donne droit à la mort sur ordonnance.
article

En Espagne, on refuse donc l’euthanasie à une patiente dont la souffrance est uniquement psychologique, mais on l’accorde à une patiente dont la tentative de suicide – donc la souffrance psychologique – l’a amenée à devenir handicapée moteur. Au fond, le vœu de mort provient du même endroit dans ces deux situations. Mais le “rempart” prévu par la loi espagnole aboutit à une situation injuste et validiste : on offre la mort aux personnes handicapées suicidaires, et la refuse aux personnes valides suicidaires.

C’est d’autant plus absurde que l’on sait que certaines tentatives de suicide aboutissent au handicap. Faudrait-il “rater” son geste suicidaire pour obtenir d’être assisté à “réussir” le second ? Rappelons qu’en France, on compte 190 000 tentatives de suicide chaque année.
Selon la thèse de médecine du Dr Estelle Le Corre de 2018, seuls 3% des patients rencontrés en psychiatrie de liaison suite à une tentative de suicide ne présentaient aucune séquelle physique, et 57% présentaient des atteintes physiques graves à très graves (principalement troubles neurologiques, atteintes viscérales et pertes de fonctions locomotrices).
thèse complète

Les Pays-Bas et la Belgique ont été plus cohérents : dès 2001 et 2002, ils ont légalisé l’euthanasie, y compris pour des patients n’ayant d’autres souffrances que psychologiques.
Ainsi, Zoraya Ter Beek, 28 ans, dépressive, a demandé et “obtenu” la mort aux Pays-Bas. Shanti de Corte, 23 ans, en Belgique, en 2022, à la suite de « souffrances psychologiques insupportables » dues entre autres au fait d’avoir survécu aux attentats de Bruxelles en 2016.
récit Pays-Bas | récit Belgique

Et l’on ne parle que de quelques cas médiatisés. En Belgique, sur la période 2022-2023, 2,5% des euthanasies avaient pour motif des affections psychiatriques et cognitives, et dans 19% des cas la mort n’était pas attendue dans les semaines ou mois à venir. “Depuis l'entrée en vigueur de la loi, on constate que le nombre de patients dont le décès n’était pas prévu à brève échéance et qui ont bénéficié d'une euthanasie a triplé, passant de 7 % en 2003 à 21 % en 2023”.
rapport officiel

Ce sont des psychiatres ou psychologues qui sont chargés d’évaluer le caractère irréversible et insupportable des souffrances psychiques. Pourtant la souffrance est, par nature, subjective. Comment affirmer le caractère incurable, irrémédiable de la souffrance psychique ?
La professeure de psychologie clinique et psychopathologie belge Ariane Bazan écrivait en 2023 :

« Il n'y a aucun moyen de dire a priori qu'une souffrance mentale, qu'elle soit sévère ou non, serait sans perspective. De ce fait, la loi sur l'euthanasie pour souffrance psychique ne peut s'appliquer. Son détournement pour rendre possible le suicide assisté fragilise le champ de la prise en charge psychique et, loin d'être majoritairement appliquée dans une population socialement et mentalement robuste qui réclame le droit à l'autodétermination, elle s'applique en majorité dans un public socialement et mentalement fragile, parfois (très) jeune et souvent féminin.”

Légaliser la mort médicalement programmée signifie donc acter un renoncement face à la souffrance et la détresse d’une partie de la population. Soit, comme en Espagne, celle des personnes malades et handicapées au niveau somatique, soit comme en Belgique, celle de toute personne souffrant psychiquement, dont le pouvoir médical estime que la détresse ne vaut plus la peine de tenter d’être soulagée. Dans les deux cas, cela relève d’une logique validiste, qui instaure une hiérarchie entre les vies considérées comme dignes d’être inconditionnellement soutenues et les autres.

#StopLoiSuicideAssisté