Pour ouvrir le débat sur la fin de vie, donnons la parole à Liz Carr

« C’est un invité, un témoignage que nous ne sommes pas près d’oublier. Approcher la mort publiquement, d’aussi près, n’est jamais anodin. Surtout quand celui qui a décidé d’y aller paraît aussi vivant, apaisé et déterminé. » Patrick Cohen, comme l’ensemble de l’Équipe de l’émission C’est-à-Vous, arbore un papillon bleu à la boutonnière, en l’honneur de Pierre Cousein, un informaticien atteint de la maladie de Parkinson ayant été euthanasié en Belgique le 24 avril dernier. Une ultime instrumentalisation du service public en faveur de la légalisation de l’aide active à mourir, à des heures de grande écoute.

Alors que l’Assemblée nationale doit débattre de ce sujet de société éminemment complexe à partir du 12 mai 2025, l’examen des programmes de France Télévisions révèle une forme d’unanimisme au sujet de l’euthanasie et du suicide assisté. En 2023, France 2 avait déjà financé Le prochain voyage, dans lequel Line Renaud – marraine de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) – jouait le rôle d’une senior fatiguée de vivre, se suicidant avec son conjoint dans un hôtel chic. La même année, France 3 diffuse La Mort du loup, élogieux portrait de la militante pro-suicide assisté Jacqueline Jencquel, tandis que France 5 propose Fin de vie : pour que tu aies le choix, enquête à décharge menée par Marina Carrère d’Encausse – également proche de l’ADMD – sur l’aide active à mourir en Belgique, au Canada et en Suisse. Enfin, le 30 janvier 2025, la célèbre émission Envoyé spécial de France 2 met en scène l’euthanasie d’Odette, Québécoise atteinte d’un cancer.

Dans ce concert monocorde, notons la spécificité de l’émission C à vous, qui invite systématiquement des partisans de l’euthanasie, sans contrepoints. Pour le seul mois de janvier 2025, son plateau a accueilli le philosophe André Comte-Sponville le 17, la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet le 21, et Marina Carrère d’Encausse, le 29. L’invitation de Pierre Cousein à la veille de sa mort, le 22 avril 2025, s’inscrit dans cette couverture aux allures de campagne de communication.

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Pourtant, France 2, 3 et 5 ne sont pas des chaînes comme les autres : elles sont publiques, donc pluralistes par essence. La loi sur l’audiovisuel l’affirme, « France Télévisions reflète dans sa programmation la diversité de la société française et veille à engager une action adaptée pour améliorer la présence de cette diversité dans les programmes. »

Les ondes publiques comme privées ne peuvent être accaparées par une ligne éditoriale monocorde. Le pluralisme doit y exister au sein de chaque chaîne, et non à travers leur diversité. En février 2024, le Conseil d’État a rendu impérative sur les ondes « la diversité des courants de pensée et d'opinions représentés par l'ensemble des participants aux programmes diffusés, y compris les chroniqueurs, animateurs et invités ». Et une ou deux minutes de reportages concédées aux soins palliatifs ne sauraient suffire à contrebalancer de longs documentaires partisans.

Cette obligation de pluralisme interne aux chaînes vaut pour France 5 comme pour Cnews. Elle a été réaffirmée en juillet 2024 par l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (ARCOM), ayant pour mission « d'assurer l'expression des différents points de vue dans la présentation des questions prêtant à controverse ».

Plutôt que de réclamer une mise en demeure au service public par l’ARCOM, qu’il nous soit permis de suggérer une autre piste. La question de l’euthanasie est liée à celle du handicap. Au Canada, la loi ouvre « l’aide médicale à mourir » aux personnes « atteintes d’une maladie, d’une affection ou d’un handicap grave et incurable ». Des handicapés moteurs ont demandé à mettre fin à leurs jours, parfois par manque de soins appropriés comme Normand Meunier, tétraplégique et mal soigné en 2024. L’année précédente, Christine Gauthier, s’est entendue proposée par un employé gouvernemental de recourir à l’euthanasie, alors qu’elle réclamait une rampe pour son fauteuil. En Belgique, l’euthanasie est conditionnée au critère de « souffrance physique ou psychique constante et insupportable », ce qui la rend accessible à des handicapés psychiques souffrant d’autisme, comme Tine Nys, en 2010, et à des handicapés moteurs, telle la championne paralympique Marieke Vervoort, en 2019.

Or, le Conseil supérieur de l'audiovisuel, ancêtre de l’ARCOM, a promulgué en 2019 une charte relative à la représentation des personnes handicapées et du handicap dans les médias audiovisuels. On y lit qu’il faut « présenter le handicap de manière positive et inclusive et ne pas se contenter d’approches compassionnelles. » Une manière de rétablir l’équilibre serait de donner la parole à Liz Carr. Cette actrice britannique est célèbre pour avoir interprété une légiste mordante dans la série policière Affaires non classées. Atteinte d’arthrogrypose, se déplaçant en fauteuil roulant depuis ses 14 ans, elle milite contre le validisme : la discrimination systémique s’exerçant sur les personnes handicapées. Liz Carr a ainsi réalisé un documentaire produit par la BBC et diffusé en mai 2024, sur l’euthanasie et le suicide assisté : Better Off Dead ?. Littéralement : « Plutôt mourir ». Le titre reprend les mots parfois rétorqués par des valides aux handicapés lorsqu’ils décrivent leur quotidien.

« Il y a eu beaucoup de documentaires télévisés là-dessus, mais aucun depuis notre perspective de personnes handicapées comme moi, qui ne sont pas religieuses mais qui ont très peur de ces lois », explique la comédienne, athée et vivant en couple avec une femme. Dans son long-métrage décalé, informé et poignant, Liz Carr déambule avec humour et inquiétude au Canada. On y rencontre Amir Farsoud, handicapé assailli de dettes, ayant demandé l’euthanasie par crainte de devenir sans-abri. On y découvre l’euthanasie à travers les yeux d’une personne qui y aurait droit si elle était Canadienne.

Better Off Dead ? décentre le regard, éloigne le biais validiste dont font preuve nombre de documentaires sur l’euthanasie en France. Il fait écho à l’angoisse profonde qui agite les milieux du handicap quant à l’aide active à mourir, qui demeure peu entendue. Voilà pourquoi le service public s’honorerait d’acquérir les droits de Better Off Dead ? et de le proposer aux téléspectateurs francophones à une heure de grande écoute.

Lutter pour la qualité de notre espace public de discussion n’a jamais été aussi important, alors que partout progressent le complotisme, la méfiance envers les médias, la violence des extrêmes, des anathèmes. Les Français ont écouté le plaidoyer de Pierre Cousein, qu’ils puissent maintenant entendre les objections de Lizz Carr.

Collectif Lutte et Handicaps pour l'Égalité et l'Émancipation (CHLEE)

Collectif Les Dévalideuses

Collectif Jusqu’au bout solidaire (JABS)